Schmitt (Eric-Emmanuel), La Part de l'autre


Le diable dans la peau
La Part de l'autre, d'Eric-Emmanuel Schmitt
Eric-Emmanuel Schmitt, La Part de l'autre.
Paris, Le Livre de Poche,
2003, 503 pages.

Quatrième de couverture :

8 octobre 1908 : Adolf Hitler recalé.
Que se serait-il passé si l'École des beaux-arts de Vienne en avait décidé autrement ?
Que serait arrivé si, cette minute-là, le jury avait accepté et non refusé Adolf Hitler, flatté puis épanoui ses ambitions d'artiste ?
Cette minute-là aurait changé le cours d'une vie, celle du jeune, timide et passionné Adolf Hitler, mais elle aurait aussi changé le cours du monde ...


Quelques passages du livre :

« Il était peintre. Il perdait les yeux. Il ne peindrait plus et son infirmité l’excluait du front. S’il ne mourait pas, qu’allait-il devenir ? » (p. 231).

« Curieux homme, pensa-t-il, capable de tout endurer si on le reconnaît comme un être exceptionnel. Etrange courage fondé sur une estime de soi défaillante. Rarement vu un ego aussi fort et aussi faible à la fois. Fort car il se pense le centre absolu du monde, truffé e certitudes inébranlables, persuadé de penser toujours juste. Faible car il a un besoin dévorant que les autres distinguent ses mérites, le rassurent sur sa valeur. Tel est le cercle vicieux des égocentriques : leur ego demande tant qu’ils finissent par avoir besoin d’autrui. Ce doit être épuisant. Il vaut mieux n’être qu’un simple égoïste. » (p. 234).

« Je serai le médecin de l’Allemagne. » (p. 241).

« Hitler était lui-même le sauveur qu’il annonçait. Pas Jean-Baptiste mais Jésus. » (p. 276).

« Je vous préviens que vous devez m’être fidèles. J’ai quatre balles dans mon chargeur, une pour chacun de vous trois si vous me trahissez, et la dernière pour moi. Vous devrez lutter avec moi, vaincre avec moi. Sinon mourir avec moi. » (p. 279).

« Mais une idée l’arrête et repousse l’armée : il va se tuer pour échapper à la honte. Il manque de courage. Il quittera cette terre sans avoir sauvé l’Allemagne, en baissant les bras au premier échec. Il n’est qu’un apprenti rédempteur. » (p. 282).

« - Ca marche parce que je travaille pour les snobs.
- Les snobs ?
- Les snobs, ce sont les paresseux qui ne savent ni penser ni juger par eux-mêmes. Pour occuper les snobs, on a inventé la mode, le dernier cri, la nouveauté. Moi, je fais des éventails modernes.
- Modernes ?
- Ben oui ! Modernes. Qu’on n’a pas vus avant ! Ou depuis longtemps ! Alors du coup, on croit que c’est de notre époque.
- C’est ça. Comme l’art nègre. Picasso et les autres ont fait croire que c’était nouveau alors que ça avait des siècles.
- Voilà. Alors moi, je fais dans l’éventail cubiste. La conne qui veut se distinguer de sa mère, de sa grand-mère et de sa voisine, elle va m’acheter mon éventail cubiste. » (p. 286).

« - Tu n’es pas un peintre raté, tu es un peintre maudit, lui disait Onze-heures-trente.
- Ouais, quelle différence ?
- Regarde cet Italien qui était si beau, Mobidi …
- Modigliani.
- Comme tu dis. Il est mort pauvre mais maintenant il vaut de l’or.
- Quel intérêt ?
- Je serai une riche veuve. » (pp. 286-287).

« Voyez-vous, Hess, je crois que j’ai tout compris de l’homme en observant les chiens. On ne peut pas conférer à des carlins les qualités des lévriers ou des caniches. Le dressage n’y fait rien. La rapidité du lévrier ou les facultés d’acquisition du caniche sont inhérentes à la race. On ne pourra redresser la nation allemande qu’en la traitant en éleveur, en considérant la pureté de la race. Cela nous amène à un double programme : soigner la reproduction de la race dans la race, supprimer les éléments étrangers sans se laisser attendrir par un dangereux sentimentalisme. Il ne faut pas conserver les êtres misérables, infirmes, handicapés ou débiles d’une manière ou d’autre autre. Ceux qui sont déjà là, il faut les stériliser d’urgence. Ceux qui arrivent, les supprimer avant même que les parents ne les voient. Ce serait ça, le véritable progrès de la médecine : un vrai pouvoir de discernement entre force vitale et faiblesse débile, et non pas cet acharnement suspect à faire vivre des individus qui vont affaiblir la population. Ce serait ça, une médecine humanitaire. Deuxième partie du programme : se débarrasser des Juifs. » (pp. 296-297).

« En amour, on appela ça un étalon ; en politique, un démagogue. Le secret de la réussite, c’est de ne penser qu’à la jouissance de l’autre. » (p. 349).

« Il fait jouir la foule mais lui n’a pas joui.
Il la méprise pour avoir joui si facilement sans que lui ait joui.
Et dans le mépris, il se sent supérieur.
Et dans ce mépris, il garde le pouvoir.
Et dans sa frustration, il trouvera la force de recommencer une heure plus tard. » (p. 350).

« L’artiste raté, l’ancien clochard, le soldat incapable de prendre du galon, l’agitateur de brasserie, le putschiste d’opérette, l’amant vierge des foules, l’Autrichien devenu allemand au prix d’une astuce administrative prenait la tête d’un des pays les plus riches et les plus cultivés d’Europe. » (p. 356).

« Un artiste ne se plie pas à la réalité, il l’invente. C’est parce que l’artiste déteste la réalité que, par dépit, il la crée. D’ordinaire, les artistes n’accèdent pas au pouvoir : ils se sont réalisés avant, se réconciliant avec l’imaginaire et le réel dans leurs œuvres. Hitler, lui, accédait au pouvoir parce qu’il était un artiste raté. Il avait répété depuis dix ans : « Nous prendrons le pouvoir, légalement. Après … »
Après, le pouvoir, c’était lui. » (pp. 356-357).

« Bien qu’il se sentît supérieur à chacun, il estimait de son devoir d’abolir cette distance en se penchant vers les simples mortels comme un père vers ses enfants. » (p. 360).

« Cette disproportion de satisfaction entre elle et lui confirmait à Hitler que la femme était un animal inférieur. » (p. 363).

« Il régnait. Il dormait. Il n’en était pas heureux, il en était satisfait car le monde avait été conçu pour fonctionner ainsi avec lui comme centre.
Heureux ? Quelle drôle d’idée ! Est-ce que le soleil est heureux ? » (p. 364).

« Après quarante ans, un artiste n’a plus d’illusions sur lui-même. Il sait s’il est un grand artiste ou un petit. » (p. 364).

« Je suis de ces hommes-là. Les déçus. Les désespérés. J’ai consacré la première moitié de ma vie à la poursuite d’un rêve de moi-même qui s’est avéré une illusion. Malgré le travail, le sérieux, malgré même le succès critique et financier pendant quelque temps, j’ai réalisé, à quarante ans, que je n’étais pas un grand peintre. Ni même un petit maître. Rien, en fait. Une baudruche. » (p. 366).

« Taisez-vous ! Il faut tout me dire. Vous, vous avez le don de la prophétie, moi, j’ai celui de sauver l’Allemagne, nous n’y pouvons rien, nous sommes comme cela, c’est notre destin. Maintenant, dites-moi quand je meurs. » (p. 368).

« Un seul peuple, un seul Reich, un seul chef ! » (p. 381).

« Seule son âme était belle. Il était amoureux de son âme. Il n’en avait jamais connu d’aussi attachante. Pure, idéaliste, désintéressée, méprisant l’argent et le confort matériel, toujours préoccupée de rendre la vie plus saine, plus juste, plus grande, toujours obsédée par l’intérêt général, elle était palpitante de lumière. Hitler ne connaissait personne d’aussi peu occupé de soi et aussi ouvert à l’intérêt général que lui. L’intérêt général ne signifiait d’ailleurs pas « les autres » - car « les autres » le fatiguaient vite –, mais les principes de la société et de la nation. Il avait l’âme généreuse et politique. » (p. 389).

« C’est un rêve de pierre, comme la symphonie est un rêve de sons. Je mets deux arts au-dessus de tous les autres : la musique et l’architecture. Car eux seuls introduisent, de force, un ordre supérieur dans le cours chaotique des choses. L’architecte met de l’ordre dans les matières, le musicien dans les sons ; tous deux organisent l’harmonie et lient des éléments brutaux avec de la poésie spirituelle. » (p. 403).

« Les vengeurs de l’avenir  … Il faut se débarrasser des vengeurs de l’avenir. » (p. 412).

« Mon Führer, ces gens-là ont toutes les apparences humaines. Ils ont des yeux, une bouche, des mains, des pieds … Mais, en réalité, il s’agit de créatures monstrueuses dont la conscience et l’âme sont encore plus profondément enfouies que celles des animaux. Ce sont des êtres primitifs. J’ai ressenti ce qu’on peut éprouver en visitant des abattoirs. » (p. 414).

« Je vais enfin pouvoir remodeler le monde. Je suis le plus grand homme de ce siècle. Que nous gagnions ou que nous perdions la guerre, j’aurai débarrassé l’humanité des Juifs. On m’en remerciera pendant des siècles. » (p. 418).

« Qu’est-ce qu’un homme ? reprit le père. Un homme est fait de choix et de circonstances, mais chacun en a sur ses choix. » (p. 473).

réalisé par Cédric
le 24 juin 2013
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