Marguier (Claire-Lise), Le faire ou mourir


L'incompréhension des mots ...
Le faire ou mourir, de Claire-Lise Marguier
Claire-Lise Marguier, Le faire ou mourir.
Arles, Le Rouergue, coll. "Doado",
2011, 104 pages.

Quatrième de couverture :

Vus de l'extérieur, ils faisaient plutôt peur, ceux de la bande à Samy, avec leurs coupes de cheveux étranges, leurs vêtements noirs, leurs piercings... Mais le jour où les skateurs s'en sont pris au nouveau du collège, Dam, avec son physique de frite molle, c'est Samy qui s'est interposé et lui a sauvé la mise. Et c'est comme ça qu'ils se sont rencontrés, et que l'histoire a commencé. Samy a essuyé le sang qui coulait de la tempe de Dam, avec sa manche noire. C'était la première fois que quelqu'un le touchait avec autant de douceur ...


Quelques passages du livre :

« Moi j’ai toujours vu que ce qui est sombre, ce qui est noir et effrayant, les monstres sous le lit, les fantômes dans le placard, la mort à l’angle de la rue. Accidents de la circulation, anévrismes, météorites, foudre, inondations, incendies, explosions des conduites de gaz … Une sorte de loto gratuit auquel on ne peut échapper. Où y’es inscrit pour jouer, que tu le veuilles ou non. » (p. 11).

« Céline a dit je te l’avais dit, il est homo, et ma mère a fondu en larmes aussi. C’est pas vrai, Damien, hein, c’est pas vrai ? elle a demandé. Bien sûr que c’est pas vrai, ils se souviennent pas comment j’étais amoureux de Laure avant qu’elle se foute de ma taille de guêpe ? Mais je sais pas pourquoi j’ai pourtant dit que si, c’était vrai. Ma sœur a dit je le savais, mon père a claqué la porte en sortant et ma mère m’a fixé longuement. J’ai dit je vais me coucher, demain je suis invité chez Samy, mon copain. Ça m’a fait un bien fou de dire ça. Je les avais surpris. Scotchés. Je riais en me couchant, le sourire jusqu’aux oreilles. J’ai pris le portable pour appeler Samy, je lui ai raconté. Il a pas ri du tout. Il m’a dit si ça se trouve, tu l’es. Je suis quoi ? j’ai dit. Homo, ça m’étonnerait pas, tu es si sensible. Moi j’ai plus rien dit. Je savais bien que je l’étais pas, mais je l’ai croire que je ne savais pas trop. Il avait l’air bien dans son rôle de confident, on a parlé longtemps et j’étais bien moi aussi. Assez rare pour que j’aie envie de prolonger l’expérience. » (p. 17).

« Au primaire, je lisais couramment des bouquins loin d’être de mon âge, mais mes résultats étaient dignes d’un cancre, ça a alerté toute la clique de l’équipe pédagogique. J’ai vu la psy qui m’a dit que si j’avais des capacités hors-norme comme elle le croyait, ce serait bien que ce soit reconnu, qu’on m’aide pour pas que je m’ennuie, et qu’il y a des écoles spécialisées pour ça. Moi dans son charabia je n’ai entendu qu’ « écoles spécialisées ». Comme on voit à la télé, avec des fous qui crient partout, des portes fermées à clé, des autistes et des gens bizarres. J’ai eu la trouille, encore, et tu te doutes bien que j’ai fait en sorte d’avoir un QI d mon âge, ni plus ni moins. On m’a foutu la paix. Ils se rendent pas compte à quel point c’est éprouvant d’avoir tous ces sentiments qui bouillonnent, d’être toujours en train de cogiter, de réfléchir, de prévoir des solutions de rechange à tout ce qui se passe dans le monde. De comprendre toujours plus vite. Tu finis par te retrouver loin devant, et loin devant c’est pareil que loin derrière, t’es tout seul, avec la différence que loin devant, les gens sont jaloux et curieux à la fois. Et cruels. » (pp. 19 – 20).

« Il croyait que j’étais homo et il était dégoûté à mort, bien fait pour lui, je m’en foutais de toute façon. » (p. 22).

« Ce que j’adore avec eux, mis à part que je suis bien quand ils sont là, c’est cette façon de m’enlacer, de se cajoler. On s’assoit pas chacun sur notre chaise, ou dans son coin, non, comment expliquer ? L’un sert de coussin à l’autre. Les genoux, le ventre si on s’allonge dans l’herbe, l’épaule. Au début ça m’a fait drôle quand Fann s’est allongée par terre et a mis sa tête sur ma cuisse. J’ai toujours eu l’impression que personne ne voulait me touche – qui aurait pris plaisir à s’appuyer sur mon épaule osseuse ? – mais Fann elle s’est allongée contre moi. J’ai dû rougir, sûrement, j’avais pas l’habitude. Après j’ai plus pu m’en passer. C’est une marque d’affection. Ça veut dire on t’aime, tu fais partie de notre bande, reste avec nous, tout ça à la fois. Si tu es le premier à prendre une chaise, tu sais quelqu’un de la bande va prendre place sur tes genoux. T’entourer avec ses bras, te tenir par le cou, jouer avec tes bijoux, recoiffer ta mèche. J’adore. J’ai pris la chaise le plus souvent possible, pour commencer, après j’ai compris que je pouvais faire pareil et y prendre un vrai plaisir, mais cil m’a fallu du temps pour oser. Samy me proposait toujours ses genoux, et si j’acceptais il s’appuyait contre mon dos, le menton sur mon épaule. Quand il parlait je sentais son souffle sur ma nuque. Quand il chantonnait sur son titre préféré – celle où le chanteur dit « j’ai un petit amoureux, mais il ne me voit pas, j’espère un jour trouver quelqu’un pour m’accompagner » - une oreillette de mon mp3 dans mon oreille, l’autre dans la sienne, ça me chatouillait. Mon père aurait été fou de voir ça ! Il peut pas comprendre que c’est juste une façon de se sentir important, de se sentir exister. Pour lui sûrement toucher les gens ça doit vouloir dire baiser avec. » (pp. 24 – 25).

« Il faut vivre les choses à fond. Il faut dire ce qu’on ressent, souvent les gens sentent pareil même s’ils le disent pas. Il faut pas aller contre ce qu’on ressent. Il faut pas laisser les autres décider pour nous. Il faut faire ce qu’on a envie de faire. Il faut pas passer à côté. » (p. 27).

« Je savais bien que j’aimais pas les garçons, mais Samy c’était pas pareil. On était juste très amis. Il me tardait de le revoir, d’essayer encore pour voir si j’aimerais toujours. Je me suis dit si ça se trouve il avait envie ce soir, mais demain ça lui sera passé. Je me suis surpris à avoir envie qu’il ait envie. Ça faisait un vrai fouillis dans ma tête. Être amoureux de Laure à en crever comme je l’avais été, à côté de ça c’était rien. » (p. 28).

« Il m’a embrassé sur la joue, près de l’oreille. Je crois que j’aurais pu fondre de plaisir. Il l’a compris, parce qu’il a ri. J’ai rougi. A la fin de la récré, quand j’ai ramassé mon sac pour aller en cours avec les filles, il s’est penché en même temps que moi pour prendre le sien, et en se relevant on était si près que j’ai pas pu m’en empêcher, j’ai embrassé furtivement ses lèvres, juste pour voir. Il a souri. Gourmand, il a dit. J’en ai eu le cœur tout chaviré de plaisir, va comprendre. » (p. 29).

« C’est pas compliqué, pourtant, Dam, de dire ce qu’on ressent, il a dit. Je te montre l’exemple ? C’était pas vraiment une question et j’ai eu beaucoup de mal à lever les yeux vers lui. Il a dit j’aime être avec toi. J’aime t’embrasser. J’aime quand tu souris, et d’autre plus que ça n’arrive pas souvent. Quand je croise la bande des skateurs, je rêve de leur mettre une branlée pour avoir levé la main sur toi. Il a caressé mon bras. Et toi ? il a demandé. Moi ? j’ai dit. Je savais plus ou moins ce que j’éprouvais, mais ça voulait pas sortir. J’ai essayé pourtant. J’ai dit tout bas j’aime bien être avec toi, mais j’ai pas pu le regarder j’ai baissé les yeux encore, alors il m’a poussé sur le lit pour que je m’y assois. Il s'est mis à genoux devant moi. Il avait pas lâché mon bras, il a tendu la main pour caresser mon front. J’ai dû soutenir son regard. Ne te défile pas, il a dit. Dis les choses. Tout ce que tu veux. Tout ce que tu ressens, ce qui te passe par la tête. Arrête de te cacher derrière ce masque. S’il te plaît, il a dit dans un souffle. Les larmes sont montées à mes yeux. Samy, j’ai murmuré, j’aime … j’aime … Je me suis tu. Il fallait juste rajouter une lettre entre le sujet et le verbe de cette phrase ridicule et usée jusqu’à la trame, et j’en étais incapable, pire que si j’avais dû déplacer un continent. Tu aimes quoi ? il a demandé pour m’aider. Toi, j’ai répondu très vite. J’ai rougi, il a souri. Il m’a encouragé, ce sourire. Je sais pas comment ni pourquoi c’est arrivé, j’ai expliqué tout bas, mais c’est comme ça. J’aime quand … quand tu me frôles et que ça me fait trembler. J’ai l’impression de devenir fou parce que je fais qu’y penser, je pense qu’à toi, Samy. Tout le temps. » (pp. 37 – 38).

« J’ai la trouille de tout, j’ai continué, de me retrouver enfermé dans une catégorie que j’ai pas choisie, sans aucun moyen d’en sortir, d’être étiqueté. D’être prisonnier de ce que j’ai envie. Ce serait tellement plus simple si … Je me suis arrêté. Si quoi ? il a murmuré. Je sais pas. Je me sens pas capable d’assumer la vie. C’est bête de dire ça, non ? j’ai dit avec une grimace. Il a secoué la tête, a dit non, et j’ai vu qu’il me mentait pas. Tu as envie de mourir ? il a demandé très sérieusement. Non, j’ai dit en reniflant, ce serait trop simple. Je comprendrais mieux ce qui m’arrive. Mourir ça me fout la trouille. J’ai juste envie de m’asseoir par terre dans le coin d’une pièce et de pleurer sur mon sort. Juste attendre que ça passe. Je voudrais être malade pour rester au lit, que tout le monde s’inquiète et s’occupe de moi. Comme un bébé. » (pp. 39 – 40).

« Tu réfléchis toujours à ce que les autres vont penser, il a dit Samy. Mais tu te demandes jamais de quoi t’as envie. Je t’entends jamais dire ce que tu ressens ou ce qui te ferait plaisir. C’est drôle quand même. Tu es le premier intéressé. » (p. 51).

« Pour les gens souvent le sang ça leur rappelle la mort, moi c’est plutôt le contraire. Tant que je saigne je suis vivant. » (p. 57).

« Du sang on en a plein à l’intérieur, qui fait le tour en circuit fermé dans tout notre corps, un peu comme un fauve en cage. Des fois il faut le libérer pour aller mieux, c’est ce que j’ai fait. » (p. 57).

« J’aurais voulu qu’il croie que je voulais mourir pour que ça lui fasse peur, mais il a trouvé que j’étais vraiment stupide de prendre n’importe quoi comme médicament alors que le doc des urgences avait fait une prescription exprès, au cas où j’avais mal. » (p. 65).

« Arrête de t’excuser, il a dit. Bientôt tu fais que ça. Tu dis que ça, je sais pas et excuse-moi. Bientôt tu vas t’excuser de vivre. » (p. 72).

« C’était comme de l’euphorie ou une urgence de vivre. Samy a toujours cet effet sur moi. Dès qu’il me touche comme ça je me sens vivant. Je sens que j’existe et qu’il y a des possibilités d’avenir. Qu’il y a une chance, même une toute petite chance que j’arrive un jour à être heureux. Il y a que lui qui réussit là où j’ai échoué. Là où tous les autres ont échoué. » (pp. 73 – 74).

réalisé par Cédric
le 24 juin 2013
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